EXTRAIT DU LIVRE DE CLAUDE GENDRE
ÉDITÉ PAR  L ASSOCIATION CULTURELLE DE SANSA "çENSA VELL"
en 1981 imprimerie de Prades

Introduction

Les Hommes

La Terre

L' Eau

La Nouvelle Église

La Vie quotidienne

Conclusion

 

Introduction

L'histoire de SANSA telle que nous nous proposons de la restituer pour la période couvrant les 150 dernières années envi­ron est, comme pour beaucoup de villages du Haut Conflent, l'histoire d'une longue agonie.

Les deux piliers de l'économie de cette petite commune exclu­sivement montagnarde, nichée au fond de la vallée des Garrotxes à une altitude comprise entre 1485 mètres pour le village et 2471 mètres pour le sommet du Madres, ont toujours  été l'élevage et la forêt.

Les activités que l'on pourrait qualifier d'industrielle ont, à certains moments, consistés à exploiter quelques carrière d'ardoises grossières (les « Iloses ») et à faire fonctionner deux fours à chaux dont la production n'a servi qu'a satisfaire les besoins locaux et n'a jamais constitué une source d'échanges

Pourquoi nous sommes-nous limités aux 150 dernières années ? Pour deux raisons concourantes : la première, d'ordre matériel, tient au fait que nous ne disposons dû document relativement  abondant et précis que pour cette durée, la seconde est nue la période considérée correspond à l'ère du développement indus­triel dont on sait combien de mutations profondes tant économiques que  sociales, il a provoqué dans une société jusqu'alors exclusivement agraire.

 

Dans le cas de SANSA, nous verrons qu'au problème géné­ral des modifications de tissu humain dû aux diverses révolutions industrielles sont venues se superposer des conditions purement locales d'ordre politique : l'histoire de SANSA durant le siècle compris entre la Restauration et « l'entre deux Guerres mondia­les » est aussi l'histoire de l'exploitation de tout un village par une famille de hobereaux fonciers qui cumulèrent en leurs mains le pouvoir économique, le pouvoir politique et le pouvoir spirituel.

S'agit-il là d'une spécificité propre à SANSA ou bien faut-il y voir la manifestation ponctuelle d'un phénomène plus global qui se serait produit à la même époque et dans la même région ? Seule une étude portant sur une plus vaste partie du pays pour­rait nous apporter la réponse à une telle question.

La rapide esquisse que nous venons de brosser s'appuie sur des sources diversifiées dans leurs natures mais plus ou moins complètes selon que l'on considère telle ou telle d'entre elles.

Ainsi avons-nous pu disposer de l'intégralité de documents originaux, n'existant qu'en exemplaire unique, tel que le registre ,. des délibérations du Conseil de la fabrique de l'Église de SANSA ou la matrice cadastrale élaborée au début du siècle dernier et datée du 1" juin 1826.

Par contre, si nous avons disposé de l'ensemble des délibé­rations du Conseil municipal depuis le 11 mars 1897 jusqu'à nos jours, nous n'avons eu, pour la période antérieure que quelques extraits s'étalant du 11 octobre 1837 au 17 août 1883.

Il convient d'ajouter à cela toute une série de documents dont les plus notables sont les registres de recensement de la population de 1896 et de 1911, trois inventaires de l'église datés respectivement de 1867, 1905 et 1910, quelques états administra­tifs et budgétaires ainsi que toute une correspondance relativement abondante concernant des problèmes aussi divers que ceux des eaux, des forêts, des chemins, du bétail, des fontaines, des P.T.T., de la police générale, etc.

Des témoignages recueillis auprès d'« Anciens » du village nous ont permis de compléter notre information sur certains aspects des mœurs ou de la vie quotidienne des habitants de SANSA.

Les hommes

Nous avons indique dans notre introduction que l'histoire de SANSA se présente comme celle d'une longue agonie, tout au moins en ce qui concerne la période contemporaine. Une des meilleures façons de Justifier cette affirmation est de considérer l'évolution des effectifs de la population telle qu'on peut la connaître ou la déduire a partir des documents existants.

Nous allons tenter tout d'abord de déterminer, à partir des données connues du recensement de 1896, quels étaient ces effec­tifs à la date du premier document dont nous disposons, la matrice cadastrale du 1" Juin 1826.

Sur ce document, nous trouvons les noms de 65 propriétaires prives de parcelles de terrain de diverses natures. Sur ces 65 propriétaires, 55 sont résidents à SANSA, les 10 autres étant essen­tiellement de RAILLEU, mais aussi de REAL, de PUYVALADOR, ou de RIUTORT. El sur les 55 propriétaires de terre domicilies à SANSA, il faut considérer que 45 environ seulement vivent du produit de leurs propriétés, les autres ayant soit une autre profes­sion explicitement mentionnée au regard de leurs noms, tels Jean Pierre et Dominique ANTONES dit Nau, aubergistes, Paul BOU­LET dit Pau Guillem, maçon, ou Antoine BLAZI dit Fajole, meu­nier, soit ne disposant pas du bien foncier minimal pour pouvoir vivre de la terre tel Comes VERGES dit Rabanel dont le revenu cadastral annuel s'élève à... un franc.

La même matrice cadastrale nous indique par ailleurs que, en 1826, SANSA compte 47 maisons.
Essayons d'extrapoler ces données sur la base des chiffres du recensement de 1896 afin de déterminer à combien pouvait s'élever la population du village en 1826.

Prenons comme critère le nombre de maisons :

— En 1896, nous comptons 37 maisons pour 171 habitants, soit une moyenne de 4,6 habitants par maison.

— En 1826, à partir de l'hypothèse d'une même densité d'habitants par maison qu'en 1896, nous obtenons une popula­tion théorique de 4,6 x 47 = 216 habitants.

Prenons comme critère le nombre de propriétaires :

— En 1896, nous comptons 37 ménages pour 35 propriétaires

(à une exception près, est porté comme exerçant la « profession » de propriétaire le chef de famille exclusivement, sauf en ce qui concerne le curé et l'instituteur) et 171 habitants, soit environ 1 propriétaire sur 4,9 habitants. Nous avons vu précédemment que nous pouvions estimer à 45 le nombre de propriétaires vivant de leurs terres en 1826, ce qui nous donne une population théori­que pour cette date de 4,9 x 45 = 220 habitants.

Il est donc raisonnable de penser qu'en 1826 la population réelle de SANSA avoisinait ces deux valeurs théoriques.

Au cours des 70 ans qui séparent 1826 de 1896, les effectifs de la population de SANSA seraient donc passés de la valeur que nous venons d'estimer aux 171 habitants recensés, soit une perte d'environ 45 a 50 individus.

Un certain déclin était donc déjà en cours entre ces deux dates, déclin dont nous percevons par ailleurs un écho dans le registre des délibérations du conseil de la fabrique de l'église. A l'ordre du jour de la réunion du 24 avril 1892. nous trouvons en effet le remplacement d'un membre du dit conseil, Jean BUSCAIL, dont on nous dit qu'il « a quitté définitivement SANSA ».

Voyons maintenant quelle a été l'évolution à partir de la situation que nous connaissons en 1896.

Rappelons qu'à cette date SANSA compte 171 habitants pour 37 ménages et 37 maisons.

Le recensement de 1911 dénombre, quant à lui, 122 habitants pour 29 ménages et 36 maisons.

Une première constatation, purement arithmétique, fait appa­raître, pour celte durée de 15 ans, une diminution du nombre d'habitants de 49 unités, soit en pourcentage une perte de 28,6%, ce qui, d'un point de vue démographique, constitue une véritable hémorragie.

Les deux recensements auxquels nous venons de faire réfé­rence font également état du sexe et de l'âge de chaque individu. Si nous regroupons, pour chaque sexe, les habitants de SANSA par tranches d'âge de 5 ans, nous obtenons les deux pyramides figurées ci-dessous-              :

Pour l'année 1896, nous pouvons constater un certain équi­libre de la pyramide des âges, avec une population jeune relative­ment nombreuse et une diminution des effectifs à peu près propor­tionnelle à l'avancée en âge.

Nous notons aussi un équilibre à peu près correct entre les sexes, avec cependant un léger avantage pour le sexe mas­culin qui compte 90 représentants contre 81 au sexe féminin, ce qui serait le signe d'une fécondité de la population légèrement inférieure à la moyenne normale.

Par contre, pour l'année 1911, le déséquilibre de la pyramide des âges est total à tous égards. La base de la pyramide est extrê­mement rétrécie, ce qui, outre le vieillissement de la population, signifie que la relève démographique n'est plus assurée. La popu­lation masculine est de 68 individus pour une population féminine de 54, ce qui signifie un effondrement complet de la fécondité.

Enfin, nous ne retrouvons pas en 1911, avec un glissement de 15 ans, les couches jeunes qui étaient les plus nombreuses en 1896, ce qui atteste, en l'absence de tout cataclysme humain connu (épidémie, guerre-..) une forte émigration.

L'image que nous avons utilisé pour illustrer la situation démographique de SANSA entre ces deux dates s'avère donc judicieuse : c'est bien d'une hémorragie qu'il s'agit.

Le problème que l'on peut se poser est de savoir de quand date le début de celle-ci. Nous allons pour cela nous tourner vers les registres d'état civil.

De 1828 jusqu'aux années 1900, nous constatons un solde positif des naissances par rapport aux décès, ce de façon à peu près régulière, exception faite du milieu du siècle dernier où, en raison d'une épidémie hivernale, le nombre de décès atteint un total de 21 (environ 11% de la population) l'année 1849.

Ce solde positif s'annule au début de notre siècle, plus pré­cisément dans les cinq années à cheval sur 1905. A partir de cette période, le solde moyen des naissances par rapport aux décès sera à peu près régulièrement négatif.

Outre la différence entre les naissances et les décès, il est également intéressant de noter l'évolution de la courbe des seules naissances. Alors que le nombre de celles-ci se situe entre 5 et 6 par an dans la deuxième moitié du siècle dernier, cette moyenne chute régulièrement à partir du début de notre siècle. Cette der­nière observation confirme le moment de la rupture de l'équilibre démographique de SANSA tel que déterminé précédemment-Ainsi donc, si nous voulions schématiser l'évolution des effec­tifs de la population de SANSA entre 1826 et l'avènement de la seconde Guerre mondiale, nous pourrions figurer cette évolution par une courbe en pente douée pour les trois derniers quarts du XIX° siècle suivie d'une courbe en pente vertigineuse à partir du début du XX°.

LA TERRE

Nous allons, dans ce qui suit, examiner la question foncière au début du siècle dernier sous deux aspects : celui des divers usages de la terre et celui de la répartition de sa propriété dans la masse de sa population.

Notre document de référence sera une nouvelle fois la matrice cadastrale datée du 1er juin 1826. Ce document fait apparaître, sur l'ensemble du territoire, deux zones quelque peu différenciées par la variété des utilisations qui en sont faites. La section A est la partie la plus géographiquement élevée et correspond aux lieux-dits « Pla », « Bac » et « Ribes de l'Orri » ainsi qu'au « Serrat del Llauzé » (où se trouvaient, comme la toponymie l'indique, les carrières de lloses). Cette section comprend également le do­maine ou, Pasqué Royal (aujourd'hui domaine de l'Etat) qui jouxte le massif du Madres et qui correspond aux lieux-dits « Coma de Pinauseil > « Coma de Pounteils et Clôt Tort », « Planal de la Pelade des gourgs ».

La section B englobe le reste du territoire de la commune. C'est dans cette seule section que nous trouvons les jardins des­tinés à la petite production vivrière notamment celle des légu­mes, jardins situés à proximité des habitations. Par contre, les seuls plans d'eau existants (les « Estanyols ») se trouvent exclu­sivement dans le périmètre de la section A.

En outre, nous trouvons dans cette dernière 51 % de pâtures contre 65 % dans la section B, 21 % de bois contre 13,5 %, les proportions de prés de fauche (autour de 3,5 %) et de terre labourables (autour de 20 %) se répartissant par contre à peu près également.

Ces quelques chiffres permettent de caractériser l'économie de SANSA : la part très largement majoritaire du territoire con­sacrée aux pâtures constitue la preuve de la place déterminante de l'élevage dans la vie économique. Les prés de fauche, destinés à fournir le fourrage du bétail restant à demeure durant la période d'hiver, en sont la confirmation.

Les parties grasses des terres labourables (essentiellement la « Pla de l'Orri » et la rive gauche de la partie inférieure de la rivière Cabrils) fournissent les productions « riches » (blé, pomme de terre), les parties aménagées en terrasses (les « feixes ») produisant les céréales « pauvres », principalement le seigle, mais aussi l'orge et l'avoine.

Les bois, à la fois fournisseurs de matériaux de combustion et de construction d'utilité locale, sont aussi source de produits d'échange et constituent le seul complément à cette économie à la fois strictement montagnarde et agraire.

On notera que cette répartition des productions agricoles est imposée par la géographie, ce qui explique la permanence des traits de cette économie à travers les âges et l'impossibilité pour cette dernière de s'adapter aux impératifs modernes de l'agriculture. Ainsi, par comparaison, la riche plaine voisine du Roussillon a connu en des temps relativement courts une reconver­sion rapide correspondant à une nouvelle politique délibérée de production et à de nouvelles possibilités en matière de transports et d'échanges, passant de la polyculture traditionnelle à une spé­cialisation poussée dans les domaines des primeurs et du vin.

A SANSA, rien de tel : si 62 % de l'ensemble du territoire communal sont consacrés à l'élevage, c'est parce que ces 62 % sont constitués de landes impropres à tout autre usage que l'élevage extensif. L'aménagement des terrasses de culture, réalisé manifestement au prix d'un véritable travail de fourmis, en des lieux particulièrement ingrats et hostiles, matérialise le maximum des adaptations possibles.

Ne quittons pas la terre, mais passons du problème agricole de ses usages au problème social de sa propriété.

La matrice cadastrale se présente, pour chacune des deux sections, sous la forme d'une liste de noms de propriétaires établie en suivant l'ordre de numérotation des parcelles possédées avec au regard de chaque nom et donc de chaque parcelle, la conte­nance, la nature et le revenu cadastral annuel correspondants.

A partir de ce document, nous avons procédé à une organisa­tion toute différente de l'information. Cette organisation a con­sisté à établir la liste des propriétaires suivant l'ordre alphabéti­que de leurs noms et à faire figurer au regard de chacun des noms la somme des revenus cadastraux attachés aux parcelles possédées.

Le revenu cadastral est en effet le seul indicateur valable de la valeur marchande des propriétés parce que libellé en francs et en fonction de leurs contenances et de leurs natures.En réorganisant comme indiqué plus haut le contenu de la matrice et en regroupant par tranches de 800 francs les différents revenus cadastraux, nous avons mis en évidence les éléments d'une pyramide des richesses foncières à SANSA en 1826.

Le moins que l'on puisse dire est que cette pyramide est fort irrégulière. Elle image en fait une inégalité ahurissante dans la répartition du patrimoine foncier de la commune. Qu'on en juge : à la base nous trouvons 33 propriétaires aux revenus Cadas­traux compris entre 0 et 800 francs. (Rappelons que le nombre total de propriétaires est de 65). Puis viennent 14 propriétaires aux revenus compris entre 800 et 1 600 francs, 10 dont les revenus s'étalent entre 1 600 et 2 400 francs.

Dans la tranche des revenus cadastraux compris entre 2 400 et 3 200 francs, nous. ne trouvons plus que deux noms ; dans la tranche comprise entre 3 200 et 4 000 francs, deux noms égale­ment. Suit un propriétaire avec 4 582 francs de revenu cadastral et un autre avec 4 891 francs.

Bien plus loin nous trouvons François BADIE dit LIosayre avec 6 388 francs. Enfin, tout à fait isolé et, pourrions nous dire, largement au-dessus du sommet de la pyramide, nous trouvons Jean DELCASSO dit Magre avec un revenu cadastral total s'éle­vant à 9 229 francs, ce qui correspond à une valeur du patrimoine foncier 23 fois supérieure à la valeur moyenne du patrimoine de chacun des 33 propriétaires de la base.

Le total du revenu cadastral de la commune de SANSA s'éle­vant à 83 493 francs, nous pouvons affirmer que Jean DELCASSO possédait à cette époque un patrimoine personnel correspondant à 11 % du patrimoine communal.

Ce n'est pas sans intention que nous avons cité les noms des deux plus riches propriétaires terriens : nous allons en effet retrouver souvent ces noms dans la composition des institutions de SANSA, à savoir le Conseil municipal et le Conseil de la fabri­que de l'église et ce pendant toute la période couverte par notre étude. Le nom des DELCASSO notamment figurera la plupart du temps au sommet de ces institutions.

Nous ne saurions clore ce chapitre consacré à la terre, dont nous venons de voir que 62 % sont consacrés aux pâtures, sans dire un mot sur le bétail. Les données dont nous disposons sont rares et fragmentaires. Un procès-verbal de la " Marque des bes­tiaux admis au parcours et appartenant à la commune de SANSA » nous fournit des chiffres détaillés sur la nature de ce bétail à marquer « au moyen d'un fer brûlant portant la lettre S » et sur sa répartition par propriétaire pour l'année 1898.

21 chevaux se répartissent entre 31 propriétaires de bétail sans qu'aucun de ces propriétaires ne dispose de plus d'un cheval à marquer.

Viennent ensuite 136 bêtes à corne dont le nombre varie de 1 à 6 par propriétaire, exception faite pour Dominique ROCA FORT et Jean DELCASSO qui en possèdent 18 chacun. 1 180 bêtes à laine sont ensuite à marquer dont 395 (le tiers) appar­tiennent au seul Jean DELCASSO. Encore faut-il noter qu'il ne s'agil-là que du bétail à marquer en 1898 pour la forêt domaniale de « Coma de Pounteils ». Pour avoir une idée exacte du cheptel de SANSA à cette date, il conviendrait d'ajouter à ces chiffres le nombre de botes marquées au cours des années antérieures et dont les marques ne nécessitent pas de renouvellement. Nous savons ainsi que l'année précédente (1897) 4 bêtes à cornes et 80 bêtes à laine, dont 23 (28 %') appartenant à Jean DELCASSO, ont été marquées de façon identique pour la forêt domaniale du « Chemin Ramadé ». Nous savons également que deux ans plus tard, le 17 avril 1900, et pour la même forêt domaniale, 100 bêtes à laine ont été marquées dont 30 appartenaient à Jean DELCASSO.

Ce dernier, dont nous savons que l'aïeul détenait en 1826 11 % du patrimoine foncier de la commune, devait donc pos­séder à lui seul, entre 1897 et 1900, environ 1/3 du cheptel ovin de SANSA.

L'eau

Pas d'eau, pas de vie. Ainsi la question de l'eau s'est-elle posée à SANSA de manière cyclique jusqu'à l'avènement du projet fontinal réalisé à la veille de la Guerre de 1914-1918, projet qui paraît avoir donné satisfaction aux besoins des hommes et des animaux jusqu'à nos jours.

Le document le plus ancien que nous possédons concernant ce problème est une délibération du Conseil municipal en date du 14 mai 1862 portant sur '< le bon ordre " et « la bonne propreté des fontaines. Nous en donnons un large extrait dans la mesure où il est révélateur non seulement de l'importance de l'eau mais aussi, sur le plan de la vie quotidienne, de la situation de l'hygiène publique à SANSA à cette époque :

« (Le Maire) ayant ouvert la séance a exposé au susdit Conseil qu'il était de toute urgence de procéder à une délibération motivée pour régler le bon ordre et la bonne propreté dans les fontaines publiques qui existent dans la commune, vu l'insalubrité commise dans ces fontaines.

Sur quoi le sus-dit Conseil, vu les propositions de M. le Maire, considérant le mauvais ordre et la mal-propreté qui se commet dans lesdites fontaines, et n'existant aucun règlement dans la commune pour déterminer le bon ordre et la bonne pro­preté des fontaines utiles à toute la commune, est d'avis à l'una­nimité de statuer ce qui suit :

 

Art. 1. Il est défendu à tout individu quelconque de "dégrader les fontaines publiques, sous peine d'amende.

2. II est défendu aussi d'y laver du linge et autres vêtements insalubres.

3. Défense d'y laver les herbes autres que celles qui sont néces­saires pour l'alimentation des personnes.

4. Il sera également défendu d'y jeter des ordures ou immon­dices, d'y conduire des bestiaux infectés de maladie conta­gieuse sous peine d'amende.

5. L'adjoint et le garde-champêtre seront chargés de l'exécution du présent règlement et les contraventions seront constatés par les procès-verbaux et poursuivies par devant le Tribunal de simple police.

6. Le présent règlement sera publié et affiché dans la commune de SANSA après avoir été rendu exécutoire par M. le Préfet.

Ainsi délibéré en conseil les jour, mois et an que dessus, et les membres présents ont signé après lecture. »

 

Nous ignorons si ces problèmes qualitatifs ont été résolus à la suite de ce règlement, mais ce qui semble sûr est que le souci quantitatif est demeuré pendant un quart de siècle.

En effet, nous apprenons par une lettre de la Sous-Préfecture de Prades datée du 19 octobre 1888 et adressée à la commune de SANSA que, « par délibération du 1" octobre courant la Commis­sion départementale a accordé, sur le produit des amendes de police, un secours de 300 francs à votre commune pour la cons­truction d'une fontaine publique.

La commune de SANSA peut donc disposer, pour l'exécution de son projet, des ressources suivantes :

1. Souscriptions volontaires ………………………………………………    200 F

2. Subvention accordée en 1887 par le Conseil

général ............................……………………………………………….........   300 F

3. Subvention sur les amendes de police .......……………………………...   300 F

4. Imposition extarodinairc votée par délibération du

24 juin 1888 ......................……………………………………………...........   250 F


Total ........................……………………………………………….............    1 050 F

Le devis estimatif s'élevant à 1 350 francs, la commune doit se procurer une somme de 300 francs pour pouvoir adjuger les travaux projetés.

Je vous prie de vouloir bien porter les renseignements qui précèdent à la connaissance de votre Conseil municipal en l'invi­tant à voter ladite -somme de 300 francs.

Vous voudrez bien me faire parvenir sans retard trois copies de la délibération qui interviendra.

Recevez, M. le Maire,.. »

 


Par une même correspondance en date du 12 novembre 1888 nous savons que le Conseil municipal est disposé à contracter un emprunt de 300 francs « pour combler les ressources néces­saires (sic) » et que la plus grande partie de la dépense consiste en acquisition de tuyaux.

Mais le Sous-Préfet estime préférable de recueillir de nou­velles souscriptions volontaires plutôt que de recourir à l'emprunt.

Nous ignorons la suite donnée par la commune à cette sug­gestion et si les travaux ont été effectivement réalisés. La déli­bération du Conseil municipal datée du 15 novembre 1908 nous incite à penser que non.

Toujours est-il qu'un problème subsiste concernant l'abreu­voir et le lavoir. Qu'on en juge au travers des attendus de la délibération du 20 mars 1899 :

« L'eau qui se déverse dans deux troncs d'arbres évidés mine le bois qui se détériore et qu'il faut à nouveau remplacecr chaque année- L'une des pièces de bois sert de lavoir ; étant données ses faibles dimensions, les eaux grasses s'accumulent rapidement, et le nettoyage du linge devient aussi défectueux qu'incommode. On ne peut songer à laver au bas de la rivière qui au bas de la montagne et par suite assez éloignée, roule en outre des eaux vives auxquelles on ne peut toucher guère longtemps sans courir de danger. La nécessité d'une construction plus solide et plus durable s'impose donc.

En raison de cet état de choses, il propose alors à l'assemblée la construction d'une auge en pierre de taille dont le coût s'élè­verait, tous frais compris, à la somme de quatre cents francs environ ; mais il (le maire) fait remarquer en même temps que cette somme constituerait une charge trop lourde pour la com­mune à elle seule, et qu'il y aurait lieu par conséquent de prier l'administration de vouloir bien l'aider à supporter la dépense. »

Ici aussi, la question de l'eau est à mettre en rapport avec celle de l'hygiène publique et des ressources de la commune.

Vient ensuite la délibération du 15 novembre 1908 à laquelle nous avons fait référence plus haut. Il y est fait mention de « la nécessité depuis longtemps constatée et qui se fait de jour en jour plus vivement ressentir de l'établissement de fontaines publiques destinées à distribuer, dans les diverses parties de la localité, la quantité d'eau indispensable pour satisfaire aux besoins généraux de l'alimentation ». Pour cela, le Conseil muni­cipal décide du captage d'une source que la commune possède au lieu dit « Camp de la Font », source aux eaux pures et abon­dantes en toute saison.

A cette occasion, il est une fois de plus constaté que les fonds communaux en réserve sont nuls et que les ressources indispen­sables seront créées par un emprunt et par une subvention à solliciter sur les fonds de l'Etat dans la mesure où le montant .des travaux n'excédera pas 4 000 francs.

Deux ans plus lard, le 15 août 1910, le Conseil municipal prend connaissance des plans et devis relatifs aux « travaux de conduite d'eau et d'établissement de fontaines et de lavoirs publics dans la commune de SANSA ». Ce même Conscii, « considérant que le devis estimatif s'élève à la somme de 6 600 francs, que la commune est dépourvue de ressource... » approuve les plans et devis dressés par l'architecte !

Ce n'est que le 2 mars 1912 que le Conseil municipal donne son accord sur les modalités de financement du projet, à savoir 600 francs disponibles dans la caisse municipale, 450 francs de subvention accordés par le Préfet, 4 620 francs de secours de l'Etat et 1 000 francs d'emprunt que la commune devra contrac­ter sur 10 ans au taux de 3,85 90, c'est-à-dire au prix d'une lourde imposition pour faire face aux échéances de remboursement -

Les travaux sont engagés à la fin de l'année. Nous en avons deux confirmations. Tout d'abord, le 2 décembre 1912, le Conseil municipal donne satisfaction à une requête de M. Antoine BANET demandant que la commune s'engage à déplacer à ses frais la voie d'adduction d'eau traversant la propriété de l'intéressé dans le cas où cette conduite deviendrait gênante à la construction de bâtisses éventuelles sur cette propriété. D'autre part, le Ï4 décem­bre 1912, le Conseil municipal donne son accord pour le règle­ment d'un premier acompte de 950 francs à M. Antoine MIT­JAVILLE, entrepreneur des travaux du projet fontinal, qui a exécuté les travaux en cours conformément aux devis ; ceci permet de supposer que l'achèvement des travaux a eu lieu dans le courant de l'année 1913. Il se sera donc écoulé 25 ans entre la naissance de l'idée du projet fontinal (1888) et sa concrétisation à la veille de la première Guerre mondiale.

Vue de Sansa en 1946

LA NOUVELLE EGLISE

L'histoire de la construction de la nouvelle église nous paraît intéressait le a plusieurs titres : elle est significative du mode de gouvernement de la commune par le clan au pouvoir ; elle est explicative de l'accélération de la ruine économique du vil­lage ; elle est révélatrice d'une lutte politique et idéologique parmi les citoyens de SANSA.

L'instrument de cette opération sera la fabrique de l'Église dont le Conseil sera animé dans les moments déterminants par un ou des DELCASSO places à des postes de responsabilités divers mais toujours essentiels.

Nous ignorons la date de création de la fabrique de l'église. La date de la première délibération de son conseil est le 21 avril 1862, mais cette délibération a pour objet d'examiner le legs fait à la fabrique par un certain Jean PRADEIL dit Santo dans un testament passé devant Maître Jean MERLAT, notaire à FORMIGUERES, en date du 30 juillet 1859. La fabrique existait donc plusieurs années avant l'ouverture du registre des délibé­rations mais nous n'en savons pas plus quant à sa date de naissance.

Ce legs très important, composé d'une maison, d'une grange, de prés, de champs et de pâtures que le conseil de la fabrique

acceptera sous réserve que les propriétés léguées ne soient gre­vées d'aucun droit, se révélera néanmoins par la suite être un véritable cadeau empoisonné. Il en sera question jusqu'à la dis­solution de la fabrique survenue en 1906 consécutivement à la loi dite de séparation de l'Église et de l'État du 9 décembre 1905.

Les marguilliers auraient pu, du reste, se douter que l'affaire n'était pas très saine dans la mesure où ils constataient eux-mêmes que ce legs avait été fait « contre l'avis des personnes les plus sensées de la paroisse et d'ailleurs ».

Le bureau du conseil était alors composé de la façon sui­vante : M. François BADIE, président ; M. Gaudérique DELCASSO, secrétaire, M. Jean-Pien ANTONES, trésorier, soit respective­ment, le deuxième et le premier dans l'ordre des plus nantis ainsi que l'aubergiste.

Six jours après cette première réunion extraordinaire du Conseil pour cause de legs à la fabrique a lieu le 27 avril 1862, une seconde réunion dont le premier point de l'ordre du jour est la « réorganisation » dudit conseil. Curieuse réorganisation qui voit élire... François BADIE, président, Gaudérique DEL­CASSO, secrétaire, et Jean-pierre ANTONES, trésorier !

Le second point de l'ordre du jour est constitué par la ques­tion de la rentrée des dettes contractées, par certains habitants de SANSA auprès de la fabrique : nous y trouvons, parmi les débi­teurs, les noms de trois DURAND, Jean-Antoine pour la rente d'un pré, Joseph pour la même raison et Antoine pour l'emprunt de trois mesures de seigle. Ajoutons, pour l'anecdote, le nom de Joseph BATAILLE dit Bitou qui semble avoir « oublié » de restituer à la fabrique le revenu des quêtes du pain béni pour l'année 1861.

Le décor est planté. Les personnages sont en place. Car c'est encore un DURAND que nous allons trouver sous peu à la tête de l'opposition au clan des riches et des cléricaux. Le troisième point de l'ordre du jour est consacré à l'affecta­tion de l'argent provenant de la rentrée des dettes et de l'exercice

des années 1862 et 1863 : il est décidé de consacrer ces sommes à la réparation du presbytère et de l'église existante selon l'urgence des nécessités. Retenons bien cette dernière décision : elle n'en rend que plus piquant l'inventaire des biens de l'église dressé cinq ans plus tard.

1864 voit se tenir la réunion suivante du conseil de la fabri­que ; à partir de cette date, toutes les réunions ordinaires auront lieu chaque année le dimanche de Quasimodo avec une régularité exemplaire.

Cette réunion du 3 avril 1864 constitue un petit coup de ton­nerre dans le ciel serein du Parti clérical de SANSA. En effet, à la faveur du décès du président du conseil, c'est Jean DURAND, alors maire, qui est élu à la place du défunt. Nouveau également le secrétaire, Jacques RASPAUD, curé de la paroisse, mais qui ne sera que de passage puisque, non en place lors de la précé­dente réunion (Se cure d'alors s'appelle FONDERA), il aura déjà été remplace au moment où se tiendra la réunion suivante. Quant à Gaudérique DELCASSO, il réussit à se maintenir au poste de trésorier.

L'orage sera cependant de courte durée. Dès la réunion du 23 avril 1865, les DELCASSO reprennent les choses en mains :

Gaudérique se trouve élu président et c'est son propre fils, Michel, nouveau curé de SANSA, qui tient le poste de secrétaire.

Quant à Jean DURAND, il ne doit qu'à sa qualité de maire de rester simple membre du conseil pour la durée d'un mandat (trois ans).

Gaudérique DELCASSO va encore pousser son avantage car nous apprenons, par le compte rendu de la réunion du 8 avril 1866, qu'il a entre temps évincé Jean DURAND du poste de pre­mier magistrat de la commune. Le jour même de cette réunion a eu lieu la bénédiction, par le curé de RAILLEU, Guillaume RIU, de la première pierre de la nouvelle église de SANSA.
Le clan emmené par les DELCASSO triomphe donc sur toute la ligne : leur chef de file, premier possédant de SANSA, exerce aussi le pouvoir politique tandis que son fils exerce le pouvoir
spirituel.
A partir de là, une situation stable va s'instaurer, pendant plusieurs années, marquée par la visite de l'évêque de PERPI­GNAN, Etienne Emile RAMADIE, le 6 août 1867. « Nous ne dirons rien à la louange de M. DELCASSO », écrit-il, « parce que nous aurions trop à dire. Dieu le récompensera. Nous le lui demandons. »

C'est à l'occasion de cette visite qu'est réalisé l'état de l'inven­taire de l'église. Nous y trouvons :

1. <i Une église rectangulaire mesurant : long. 20 mètres, larg.

4 m 50, hauteur 7 m ; peu régulière, voûtée, mal conservée extérieurement et intérieurement. La commune procédant à la construction d'une nouvelle église, l'ancienne se trouve pri­vée des réparations les plus nécessaires.

2. » Une sacristie, peu convenable, humide, très petite et ne pouvant suffire à l'exercice du culte.

3. « Un clocher à deux faces, peu élevé, et muni de deux cloches.

4. « Un presbytère en ruines ».

Si on se souvient que le 27 avril 1862 les fabriciens de SANSA avaient décidé de consacrer toutes les ressources de la fabrique à la réparation du presbytère et de l'église existante, on est en droit de se demander si l'argent a bien été affecté à l'usage qui lui était alors destiné ou si l'auteur de l'inventaire n'a pas manqué quelque peu d'objectivité dans sa description des biens.

Les deux termes de cette interrogation ne sont d'ailleurs pas antinomyques : il n'est pas impensable que les fonds destinés à l'ancienne église aient été détournés au profit de la construction de la nouvelle dont .la première pierre a été posée en 1866. II n'est pas impensable non plus que l'auteur de l'inventaire ait forcé la note pour justifier la construction du nouveau bâtiment. Car comment expliquer que l'on juge comme a ne pouvant suffire à l'exercice du culte » un local qui a précisément servi à cet effet pendant environ un millénaire et alors que nous savons que la population de SANSA est en décroissance ?

En fait les sommes énormes qui vont être englouties dans la construction de la nouvelle église sont particulièrement colos­sales au regard de celles qui auraient suffi à la restauration de l'ancienne.

D'autre part, le rôle moteur qu'auront joué Gaudérique puis Jean DELCASSO dans cette opération de construction laisse présumer une toute autre motivation que celle due aux impé­rieuses exigences de l'exercice du culte.

C'est le 7 août 1869, soit 3 ans environ après la pose de la première pierre, qu'a lieu la bénédiction de la nouvelle église par le curé de SANSA, Michel DELCASSO, « assisté de plusieurs ecclésiastiques et en présence d'un peuple nombreux ». Nous ne savons pas quel est alors te degré d'avancement des travaux ;

nous savons seulement que l'église est en « état à pouvoir être bénite ».

1871. Un deuxième coup de tonnerre claque brutalement dans le bel ordonnancement politique de SANSA. 1871 est l'année où la Commune est proclamée à Paris et dans un certain nombre de villes de province. Ce que l'on sait moins, c'est que son retentisse ment atteint aussi certains villages de nus campagnes.

Ainsi, par exemple, sait-on de source sûre que les habitants de PALALDA, aujourd'hui rattaché à AMELIE-LES-BAINS, ont proclamé la Commune et que leur première décision a été de chasser le curé de leur paroisse. Sans susciter des mesures aussi radicales, l'esprit de la Commune semble cependant avoir soufflé sur SANSA.

Nous voyons ressurgir Jean DURAND comme nouveau maire. Un nouveau curé, Calixte LLOPET, fait également une brève apparition. Le conseil de la fabrique de l'église est dirigé par un nouveau tandem : Jean DURAND, maire, en est le président, le secré­taire étant Pierre BLAZI. Le choix du secrétaire est particulière­ment significatif lorsque l'on sait que s'est également un BLAZI qui fut maire de SANSA entre la fin de 1848 et 1852, soit pendant les quatre ans d'existence de la Seconde République. Joseph VERGES est « nommé » membre du bureau en remplacement du trésorier sortant-

Le premier travail de la nouvelle équipe est d'opérer des coupes sombres dans le budget de la fabrique.

Alors qu'en 1870 ce budget s'équilibrait de la façon suivante :

Recettes ordinaires .................................................................................... 207 F 50

Recettes extraordinaires ............................................................................ 319 F 00

Total ................................................... 526 F 50

Dépenses ordinaires ................................................................................ 123 F 50

Dépenses extraordinaires ........................................................................ 403 F 00
                                                             Total ............................ 526 F 50

Les prévisions pour 1872 établies par le nouveau bureau sont celles-ci :

Recettes ordinaires ..................................................................................   80 F 00

Recettes extraordinaires ..........................................................................    0F 00

                                               Total ............................   80 F 00

Dépenses ordinaires ................................................................................ 200 F 70

Dépenses extraordinaires .......................................................................    0 F 00

                                                   Total ............................ 200 F 70

II saute aux yeux que les nouveaux dirigeants de SANSA sont pour le moins hostiles tant aux forces cléricales qu'au projet de construction de la nouvelle église. Le contexte politique de la FRANCE à ce moment-là confirme par ailleurs les options idéo­logiques que l'on peut facilement leur prêter,

Mais ce renouveau sera lui aussi de courte durée.

Le compte rendu de la réunion du 7 avril 1872 nous informe que SANSA connaît un nouveau maire, Jean DELCASSO, fils de Gaudérique, nouveau maire qui est également le nouveau prési­dent du conseil de la fabrique ; Laurent JAULENT, nouveau curé, en est le secrétaire.

Le 1" octobre de la même année, le projet de construction en cours va être augmente du projet d'un nouveau presbytère. Dans le compte rendu de la réunion il est indiqué que l'ancien presbytère, que l'on disait en ruines dans l'inventaire de 1867, sera cédé à la commune pour être approprié en maison d'école, d'où la nécessité de construire un nouveau logement pour le curé. Il est indiqué également que l'emplacement prévu pour la nou­velle construction est celui d'un jardin attenant à la nouvelle église et dont le propriétaire, un certain Jean BATAILLE, s'engage à faire cession gratuitement à la commune. Jean BATAILLE sera récompensé de sa générosité par l'accès à la présidence du conseil de la fabrique pendant quelques années.

Une dépense de 1 000 francs est votée dont le crédit sera ouvert au budget de 1873 et, comme cette somme est insuffisante pour l'exécution du projet, la délibération du conseil de la fabri­que sera présentée au Conseil municipal s pour qu'il avise aux moyens de compléter la somme nécessaire à l'exécution dudit projet ».

En schématisant à peine, cela signifie que Jean DELCASSO, président du conseil de la fabrique, demande à lui-même, maire de la commune, de faire participer cette dernière au financement d'un projet dont l'utilité apparaît également plus que douteuse puisque le presbytère existant peut servir d'école.
Le moins qu'on puisse dire est que cette décision ne fait pas l'unanimité du bureau puisque le compte rendu de cette réunion du 1" octobre 1872 va faire l'objet d'un faux en écritures. Sur ce document, la date du 1" octobre est en effet surchargée de celle, antérieure, du 7 avril. Le nom du curé, Michel DELCASSO, est également surchargé de celui de Laurent JAULENT, effecti­vement curé à cette date comme nous venons de le voir plus haut.

Malheureusement pour le faussaire, la signature de Michel DELCASSO est demeurée au bas du procès-verbal et le contenu de celui-ci fait explicitement référence à « la session ordinaire du mois d'octobre ». De plus, ce procès-verbal fait suite à celui d'une séance datée de juillet.

En fait, tout semble s'etre passé comme si celui qui aurait dû être le principal intéressé, le curé Michel DELCASSO, était revenu sur son accord au projet du nouveau presbytère, s'oppo­sant ainsi à son frère Jean. Celui-ci, véritable promoteur du pro­jet, n'aurait plus eu alors comme ressource, pour légitimer la nouvelle construction envisagée, que d'anti-dater Sa décision et: de la faire entériner par le curé présent à SANSA à cette fausse date.

La réaction de Michel DELCASSO s'explique d'autant plus aisément qu'il n'avait nu! besoin d'un presbytère puisque logé sous le toit familial. De plus, l'ancien presbytère aurait pu, en cas de nécessité éventuelle, conserver son usage puisque, nous l'avons vu, il était susceptible d'être transformé en école.

La réalisation d'un nouveau presbytère apparaissait donc dans sa vraie nature, à savoir une opération de prestige dont le coût venait s'ajouter à celui de la nouvelle église, elle aussi d'une utilité fort contestable.

En 1877, le legs Fait par Jean PRADEIL en 1859 a la fabrique commence à faire parler de lui ; il est question, le 8 avril, de nommer un expert pour évaluer les immeubles légués, et le pre­mier dimanche de ]uiIIet, le conseil se prononce pour l'acceptation du legs.

Les raisons de cette acceptation sont les suivantes :

— la fabrique est très pauvre au point de ne pouvoir fournir aux objets du culte que par les aumônes recueillies dans la paroisse même.


— Ce legs est indispensable pour terminer les travaux de la nouvelle église et notamment « le clocher encore inachevé ».

— La commune, elle même sans ressource, ne saurait venir en aide à la fabrique.

On ne saurait mieux dire que SANSA est financièrement exsangue.

Treize ans plus tard, le 13 avril 1890, le conseil estime que le legs fait par Jean PRADEIL « est plutôt une charge qu'un béné­fice pour la fabrique depuis que cette dernière a été obligée d'ac­cepter une dette de 875 francs provenant de la succession » du légataire.

Ce que nous apprenons par la suite, dans les procès-verbaux de 1901, 1902 et 1906, c'est que cette dette a été contractée auprès de Jean DELCASSO en personne, que ce dernier a pris inscrip­tion hypothécaire sur les biens de ladite succession et que, en raison des maigres possibilités de la fabrique pour honorer sa créance, il s'est fait concéder par ladite fabrique un pré et un champ pour une durée de treize ans. Cette concession s'est faite dans des conditions qui ont écœuré tes fabriciens eux-mêmes. Le compte rendu de la séance du 6 avril 1902 est à cet égard parfaite­ment limpide : pour se débarrasser de la « fameuse dette ", l'abbé Paul OLIVE propose de concéder le pré et le champ à Jean DELCASSO pour une durée de dix ans. Mais ce dernier exige que ta durée de la concession soit de treize ans. " Quoique à contre-cœur et pour en finir, le conseil accepte »,

Cette " inélégance » du maire Jean DELCASSO, apparemment plus âpre au gain que fervent dans la foi, ne sera pas la seule.

Deux ans après l'affaire de la dette de 875 francs, le 15 mars 1892, a lieu une séance extraordinaire consacrée à la « question si importante de la terminaison de l'église », II y est dit que « le conseil, convaincu que !a population de SANSA ne pouvait fournir la grosse somme nécessaire, M. Jean DELCASSO maire, a répondu et affirmé plusieurs fois qu'il se chargeait avec son frère, M. le Curé d'OSSEJA, de fournir l'argent nécessaire pour payer l'ouvrier et acheter la brique et le plâtre pourvu que la population se charge de tous les transports. Cette généreuse et libre proposition a été acceptée avec reconnaissance et on a décidé que les travaux seraient repris dès que la famille DELCASSO donnerait des ordres ».

Nous avons ainsi, si besoin était, la confirmation que la famille DELCASSO joue bien le rôle moteur dans la construction de la nouvelle église. Nous apprenons par ailleurs que le frère de Jean DELCASSO est curé à OSSEJA et que les travaux sont arrêtés faute de financement.

Un mois plus tard, le 24 avril, a lieu la réunion ordinaire du conseil de la fabrique consacrée à l'achèvement de l'église, réunion au cours de laquelle Jean DELCASSO indique qu'on l'a mal compris lors de la séance précédente : s'agissant du transport du matériel par la population, il sous-entendait le matériel « déjà payé par elle ».

Conclusion du curé, rédacteur du compte rendu : « La question est donc enterrée pour longtemps, SANSA étant trop pauvre pour fournir 3 000 ou 4 000 francs en argent ».
Le 1"avril 1894, on estime encore « urgent de terminer l'église en construction » et on propose de demander un secours au Conseil général.

La délibération du Conseil municipal en date du 2 août 1899 nous apprend que c'est seulement le 29 juillet de cette année qu'a eu lieu la réception définitive des travaux et que le montant de leur seul achèvement, dont le devis et les plans ont fait l'objet d'un arrêté préfectoral du 18 décembre 1894, s'élève à 6 715 francs 20.

Nous ne pouvons savoir exactement à combien sera chiffré le montant total de la construction de l'église, car aux 6 715 francs 20 précédemment cités, il convient d'ajouter les frais déjà engagés avant 1894. Tout au plus peut-on estimer l'ordre de grandeur de ce montant à 10 000 ou 12 000 francs, si ce n'est plus.

 Souvenons-nous qu'en 1888 la commune de SANSA ne disposait pas des 300 francs nécessaires à la réalisation d'un projet fontinal pourtant jugé indispensable à la satisfaction des besoins en eau de ses habitants ni, en 1899, des 400 francs nécessaires à la construction d'un lavoir.

Nous avons là une saisissante illustration du mode de gestion de la collectivité sous ce qu'il convient bien d'appeler la dynastie des DELCASSO, une dynastie qui continuera à sévir jusqu'en 1935, jusqu'à la ruine complète du village.

 

 

La vie Quotidienne

Les différentes péripéties de la construction de la nouvelle église nous ont permis de mettre en évidence la position dominante de la famille DELCASSO dans la vie politique de la petite communauté de SANSA, la famille BADIE jouant les seconds rôles. Les familles DURAhID et, dans une moindre mesure, BLAZI conduisaient l'opposition au clan dirigeant dont nous avons vu qu'il se caractérisait par sa richesse et son cléricalisme.

Il serait aisé d'associer rapidement les deux traits de cette spécificité de la famille DELCASSO en posant que richesse et cléricalisme ont très souvent été conjugués au cours de l'histoire, la hiérarchie de l'Église ayant toujours pris, jusqu'à une époque récente, m parti de la classe dirigeante et possédante et lui ayant apporté caution morale et justification idéologique.

Cette schématisation, bien que justifiée, est cependant trop facilement généralisable. Dans le cas qui nous. intéresse, elle apparaît simplificatrice à partir du moment où l'on considère que la situation politico-économique de SANSA au XIX- siècle constitue aussi un héritage particulier de l'ancien Régime.

En effet, jusqu'à l'avènement de la Révolution de 89, la majeure partie de SANSA est « tenue sous la directe » du Prieuré de CORNEILLA DE CONFLENT.
Le plus ancien document qui fasse référence à cette tenure est un acte, daté de 1189, par lequel Arnaud et Guillaume de LLUGOLS vendent à Bérenger, prieur de CORNEILLA, la moitié d'un mas qui leur appartient dans la paroisse qui nous occupe. Ce document n'est du reste que le premier de toute une série de pièces d'archives qui confirment ces droits, notamment les « terriers » successifs de SANSA datés de 1646, 1686 et 1766.

La tradition théocratique était donc établie de longue date et la situation de SANSA au XIXe siècle et au début du XXe n'apparaît que comme la continuation d'une situation pré-révolutionnaire remontant au coeur du Moyen Age.

On objectera que ce type de situation n'était pas spécifique au village qui nous occupe et qu'un passé féodal identique avait été le lot commun à beaucoup d'autres collectivités.

Ce qui explique que la tradition politique héritée de l'ancien Régime se soit maintenue à SANSA dans ses grandes lignes, avec pour tout changement un changement de maîtres, est la situation géographique de notre agglomération.

Alors que la plupart des autres villes et bourgades étaient exposées aux sources d'évolution de leur temps, soit en raison de leur emplacement sur des axes de communication, soit en raison de la reconversion de leurs, activités économiques, SANSA
demeurait isolé des nouveaux courants d'idées. En particulier, des communes. très proches, puisque faisant partie elles aussi du Conflent, ont vu se développer l'industrie extractive dans les mines de fer situées à flanc du Canigou, donnant naissance à une classe ouvrière de plus en plus nombreuse et sensible aux idées de son époque. Pendant ce temps-là, SANSA restait figé dans une situation agraire traditionnelle qui n'a pas évolué jus..
qua nos jours.

Etablir pourquoi et de quelle manière la famille DELCASSO, au début du siècle dernier, s'est trouvée en grande partie héritière politique, économique et spirituelle du Prieuré de CORNEILLA-DE-CONFLENT déborderait des limites de notre étude.
Quoi qu'il en soit, c'est bien cette famille qui va régner pendant près d'un siècle et demi sur toute une communauté faite pour l'essentiel de petits paysans et de bergers. Les seuls statuts professionnels différents que nous trouvons sont ceux, suivant l'époque, d'un ou deux aubergistes (appartenant à la même famille), d'un maçon ou d'un meunier.
Des domestiques ou employés de ferme font leur apparition dans les registres de recensement : il y en a trois en 1896, un seul en 1911 ; dans tous les cas, ces domestiques sont exclusivement au service de la famille DELCASSO.

Le cadre social, ainsi que son origine, étant ainsi posés, essayons, d'appréhender quelques uns des éléments de la vie quotidienne qu'il renferme.
Et tout d'abord la nourriture : la base de l'alimentation est bien sûr le pain, un pain cuit en grosses boules rondes. Il est fait à partir d'une farine obtenue à la meule de pierre dans un moulin à eau qui, très tôt, sera la propriété exclusive des DELCASSO. Ceux-ci, pour prix de l'utilisation de leur moulin, n'hésitent pas à prélever une part qui, quelle que soit la nature du grain moulu, sera toujours constituée de froment, la céréale noble par excellence. Le montant de cette part est de l'ordre de 1 /5 du volume du grain moulu pour chaque récoltant. Ce qui revient à dire que les DELCASSO, par le truchement de leur moulin, s'emparent annuellement d'une quantité de froment correspondant à environ 20 % du total des céréales récoltées dans le village et destinées à la panification.

Dans les familles les plus démunies, on boit de l'eau. Dans celles un peu plus aisées, on boit un peu de vin. Ainsi, dans la période avoisinant la Première Guerre mondiale, le chef de la famille BANET va-t-il à ARBOUSSOLS, avec un attelage de vaches, chercher les trois ou quatre barriques de 200 litres de vin qui sera consommé dans l'année par les neuf personnes vivant sous son toit.
Le matin, on a coutume de consommer un petit déjeuner fait d'une soupe à l'ail. La viande est également rare : on tue un coq ou un lapin pour le réveillon de Noël et pour le Nouvel An.

Dans certaine famille, le degré de pauvreté est tel que l'on y mange les navets destinés aux cochons.

Une des « gourmandises » que l'on s'accorde est constituée de lait dans lequel on trempe progressivement un fer rougi au feu ou dans lequel on a introduit le sucre à l'aide de pinces à feu également portées au rouge selon un procédé primaire de caramélisation.

L'éclairage des locaux est assuré par la résine.

Mis à part les outils tranchants, la plupart des. outuils du travail de la terre sont faits en bois et sont confectionnés ou réparés pendant les longues soirées d'hiver. Les charrues qui, mis à part le soc, sont également en bois sont tirés par des vaches, et non par des chevaux, en raison du relief local.

On dispose aussi parfois des outils nécessaires à la fabrication des sabots.

Beaucoup de transports se font à dos d'homme, soit en raison de la configuration du terrain, soit en raison du faible volume de la charge à déplacer. Par exemple, c'est à dos d'homme que l'on descend au village le foin récolté sur les sommets de la Soulana. C'est à dos d'homme encore que l'on transporte un sac de blé jusqu'à RAILLEU, y compris l'hiver lorsque le chemin est enneigé.

On n'utilise le bêtes de somme que pour les charges lourdes ou volumineuses que l'on véhicule sur une longue distance, par exemple lorsqu'on transporte du bois, de genêt, destiné aux fours des boulangers, à Olette ou à VILLEFRANCHE-DE-CONFLENT.

Dans cet univers particulièrement rude, où la misère du plus grand nombre va de pair avec un travail sans relâche, on trouve néanmoins le temps de se distraire un peu.
La caractéristique des distractions pratiquées est leur dimension collective. Elles peuvent prendre la forme de veillées, essentiellement en hiver, au cours desquelles on se raconte des histoires tout en consommant des pommes de terre cuites au chaudron ( le « parol »). On joue aussi à des jeux de cartes catalanes ou à colin-maillard.
Chez les plus jeunes, les distractions prennent parfois la forme de larcins, toujours collectifs : on s'infiltre dans les étables pour boire à la mamelle le lait de chèvres, on pénètre dans un poulailler pour y rafler un coq, surtout en période de fête ou ces petits vols sont plus aisément tolérés par leurs victimes.

Entre les deux sexes, une des « plaisanteries » favorites consiste, pour les garçons, à faire boire aux filles du lait mêlé de cendre.

La rudesse des moeurs trouve son explication dans la misère tant matérielle qu'intellectuelle.

Dans l'un des attendus d'une délibération du Conseil municipal en date du 11 mars 1897 et ayant pour objet la modification des heures de classe pendant la belle saison, ledit conseil reconnaît officiellement que « la loi sur l'obligation (de scolarité) est considérée comme lettre morte ». Malgré la création d'une caisse des écoles destinée à permettre la scolarisation des élèves indigents, on constate, au travers d'une délibération datée du 12 novembre 1899, « que les enfants d'âge scolaire ne fréquentent guère l'école que durant cinq mois de l'année, les travaux agricoles et la garde du bétail leur prenant le meilleur de leur temps ».

De fait, l'acquisition par les enfants de SANSA d'un degré d'instruction significatif ne semble pas avoir été la préoccupation majeure des dirigeants du village puisque ce n'est que le 9 juin 1912 que le Conseil municipal consent à mettre en place une commission scolaire « pour surveiller et encourager la fréquentation de l'école » conformément aux directives de la loi du 28 mars... 1882 !

EN GUISE DE CONCLUSION

Ainsi donc, à partir des dernières années du Second Empire surtout et jusqu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la gestion politique, sociale et économique du village s'est traduite par une mise en coupe réglée des. ressources de ce dernier au profit d'une seule famille et par une accumulation de toutes les conditions d'une décadence rapide.

Ce n'est probablement pas un hasard si le début de la chute brutale de SANSA a coïncidé avec l'achèvement de la nouvelle église à la construction de laquelle toutes les forces vives du village ont été sacrifiées..

Ce n'est probablement pas un hasard si, au fur et à mesure que SANSA allait à sa perte, la famille DELCASSO accumulait des biens fonciers dans de nombreuses localités du Conflent.

Ce n'est probablement pas un hasard non plus si les habitants de SANSA, dans leur océan de misère, n'ont trouvé de refuge que dans quelques « petits métiers > pratiqués de surcroît au prix de l'abandon de leur terre natale.

Puisse la mort de SANSA ne pas avoir été inutile en nous.

Achevé d'imprimer le 30 Août 1981
sur les presses de l'imprimerie de Prades